T'es vivant, camarade, ça vient d'être un délit... BERNARD LAVILLIERS.

lundi 14 mars 2011

MENACE. JACQUES BERTIN.












Je suppose que vous comprenez pourquoi je publie cette prophétie qui date de 1978.
Michel Kemper l'a fait aussi sur son site. Je le remercie.

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Dans un bureau conditionné, peut être, il y aura eu
Une défaillance dans le calcul du compte des denrées
Ou une maladie balancée dans la chaîne alimentaire
Par un comptable sans pouvoir
Il suffira d’une avarie presque minime pour que se casse
Une extrêmement flexible tige ou un miroir
Il suffira d’un signe dans le ciel, un oiseau immobile
Ou trois fois rien de différent dans l’intime de l’air
Ce sera vers midi et se fera un grand silence
Et tout de suite on entendra un cri de femme long
Comme sorti d’une voiture accidentée dans un décor de pluie
On vous aura annoncé votre mort à la télévision
Il sera aussitôt et simplement trop tard
Trop tard pour tout, pour la colère et pour le cri
Trop tard pour la fuite et trop tard pour la révolte
Trop tard pour le dernier bateau et pour la lutte et pour la vie
La lumière s’éteint partout, des téléphones sonnent
Il souffle un joli vent vénéneux dans les hôpitaux déserts
Vous vous trouvez atteint par grappe et vous mourez
Une réaction incontrôlable propage un gaz dans le ciel vert
La misère n’a que son mufle et vous vous jetez sur les routes
Pour la grande scène de l’exode qui cette fois finira mal
Il n’y a plus de refuge au bout de la route, plus de route
Plus de sens de la marche, plus de marche à suivre, plus de sens
Vous allez de plus en plus vite, certainement
A Lyon ou à New York, dans de grands avions impassibles
Que lancent depuis des chapelles aseptiques des voies fabriquées
La misère, vous la visitez en club dans des pays exotiques
Dans les appartements bourgeois qui ont l’allure des scènes de théâtre
Ou tout passe par le filtre du velours et de la convention
On manie l’argenterie, le mot d’esprit, le capital
Et le concept et surtout sans jamais presque hausser le ton
La bourgeoisie règne en papier crépon sur son royaume
Sûre d’elle même, de sa technologie, de ses oreilles de coton
On ne sait pas trop où l’on va mais qu’importe,
Quand on accroche sur le rôle, on improvise et à Dieu va – t
L’émotion vide que vous récitez, le théâtre
Donnent dans les gréements sur le ciel peint en haut
C’est une sorte de bateau fantôme bien dans ses cales
Quelques petits milliards de nègres qui ont peur
Monde factice, O monde sans raison, monde fragile
O, qui vit follement de sa fragilité
Qui trouve dans sa fuite un certain relatif équilibre
Et l’abîme comme un ventre attire les fous qui vont s’y damner
Monde captif, O monde sans amour, monde fragile
Brave gens qui vous êtes laissés drainer
Je veux répandre la terreur comme une marée patiente
Il reste peu de temps pour sauver le monde et vous sauver
Il reste peu de temps pour la sainte colère
Je vous vois comme un cheval aux jambes brisées
Les yeux fous qui cherchent à se lever, qui cherchent une aide
Dans le ciel vide autour de lui qui tourne et dans sa tête emballée
A plat, ah vous ne croyez plus beaucoup à l’amour ni à l’insolence
Si je dis « humble » pour voir derrière vous, vous vous tournez
Quel est celui que par ce vocable suranné je désigne ?
La révolte vous semble affaire de maniaque ou d’enfant gâté
Mais il y a comme une sale maladie dans la joie
Comme une crise de confiance dans la qualité de l’eau du robinet
Peut être que les fruits du cœur sont traités, il y aura toujours un doute
Tout d’un coup le soupçon s’installe et vous voilà parcouru par la frousse
Terreur, je veux, Terreur, je veux répandre
Comme un apport de sang dans l’organisme fatigué
Guerres saintes partout, on vous avait confié des armes
Qu’en avez vous fait ?, souvenez vous, qu’en avez vous fait ?
Dites, qu’avez vous fait de la parole qui est une braise ardente ?
On la prend à pleine main, on porte le feu
Dans les termes épuisés, dans les mauvaises blessures
Dans les mauvais sommeils, ou sur les yeux des gens qu’on veut aimer
Je vais porter la guerre dans les journaux, chez le vieil humanisme
Là qui s’avachit dans l’eau stagnante des chroniques et des marais
Mes petits féodaux, le parapet vous n’y passez surtout jamais la tête
On trahit gentiment derrière les sacs du courrier des lecteurs entassé
Il nous faut des porteurs de paroles avec des chenilles d’acier dans la tête
Pour conduire dans les vallées ce peuple hagard de jeunes gens
dieu les protège et dieu les guide et dieu les aime
Ils ont foyé le vieux monde corrompu d’un buisson brûlant
Parole, pour porter des coups, parce qu’il est grand temps de parole
La vérité, la vérité, comme si la vie en dépendait
Parole, pour ouvrir un territoire avec des blessures fertiles
O Paroles, avant que ne s’avance la saison
Demain, il y a un virus fabriqué par hasard,
Les bateaux qui n’arrivent plus
Une ampoule qui claque à la régie finale
Une bombe de trop dans le magma central
Je vous dit qu’il est temps, ce monde est dans ce carnet qu’on referme
D’un geste las et qu’on écrase comme un cœur
Regardez s’envoler votre dernier bel avion magnifique
Il s’en va errer dans la banlieue des pourquoi, comment
Ce monde, on l’oubliera, dites vous bien, très vite
Comme dans un éphéméride, un chiffre parmi cent
Ce monde est déjà rien de plus qu’un graphisme misérable
Dans quoi, l’œil et la raison cherchent ce qu’on pouvait y trouver
Maintenant que le livre se ferme, sentez ce vide capital
Le ciel est désert, la terre bruit de cris désaccordés
Que se lèvent ici, ceux qui ont de l’esprit pionnier dans la tête
Il va falloir dès ce soir tout recommencer

jeudi 24 février 2011

ANNE SYLVESTRE. UNE SORCIERE COMME LES AUTRES.



S'il vous plaît
Soyez comme le duvet
Soyez comme la plume d'oie
Des oreillers d'autrefois
J'aimerais
Ne pas être portefaix
S'il vous plaît
Faîtes vous léger
Moi je ne peux plus bouger

Je vous ai porté vivant
Je vous ai porté enfant
Dieu comme vous étiez lourd
Pesant votre poids d'amour
Je vous ai porté encore
A l'heure de votre mort
Je vous ai porté des fleurs
Je vous ai morcelé mon coeur

Quand vous jouiez à la guerre
Moi je gardais la maison
J'ai usé de mes prières
Les barreaux de vos prisons
Quand vous mourriez sous les bombes
Je vous cherchais en hurlant
Me voilà comme une tombe
Avec tout le malheur dedans

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Celle qui parle
Ou qui se tait
Celle qui pleure
Ou qui est gaie
C'est Jeanne d'Arc
Ou bien Margot
Fille de vague
Ou de ruisseau

C'est mon coeur
Ou bien le leur
Et c'est la soeur
Ou l'inconnue
Celle qui n'est
Jamais venue
Celle qui est
Venue trop tard
Fille de rêve
Ou de hasard

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

Il vous faut
Etre comme le ruisseau
Comme l'eau claire de l'étang
Qui reflète et qui attend
S'il vous plaît
Regardez-moi je suis vraie
Je vous prie
Ne m'inventez pas
Vous l'avez tant fait déjà
Vous m'avez aimée servante
M'avez voulue ignorante
Forte vous me combattiez
Faible vous me méprisiez
Vous m'avez aimée putain
Et couverte de satin
Vous m'avez faite statue
Et toujours je me suis tue

Quand j'étais vieille et trop laide
Vous me jetiez au rebut
Vous me refusiez votre aide
Quand je ne vous servais plus
Quand j'étais belle et soumise
Vous m'adoriez à genoux
Me voilà comme une église
Toute la honte dessous

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Celle qui aime
Ou n'aime pas
Celle qui règne
Ou qui se bat
C'est Joséphine
Ou la Dupont
Fille de nacre
Ou de coton

C'est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui attend
Sur le port
Celle des monuments
Aux morts
Celle qui danse
Et qui en meurt
Fille bitume
Ou fille fleur

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

S'il vous plaît
Soyez comme je vous ai
Vous y rêvez depuis longtemps
Libre et fort comme le vent
S'il vous plaît
Libre aussi
Regardez je suis ainsi
Apprenez-moi n'ayez pas peur
Pour moi je vous sais par coeur

J'étais celle qui attend
Mais je peux marcher devant
J'étais la bûche et le feu
L'incendie aussi je peux
J'étais la déesse mère
Mais je n'étais que poussière
J'étais le sol sous vos pas
Et je ne le savais pas

Mais un jour la terre s'ouvre
Et le volcan n'en peux plus
Le sol se rompt
On découvre des richesses inconnues
La mer à son tour divague
De violence inemployée
Me voilà comme une vague
Vous ne serez pas noyé

Ce n'est que moi
C'est elle ou moi
Et c'est l'ancêtre
Ou c'est l'enfant
Celle qui cède
Ou se défend
C'est Gabrielle
Ou bien Eva
Fille d'amour
Ou de combat

C'est mon coeur
Ou bien le leur
Celle qui est
Dans son printemps
Celle que personne
N'attend
Et c'est la moche
Ou c'est la belle
Fille de brume
Ou de plein ciel

Et c'est ma mère
Ou la vôtre
Une sorcière
Comme les autres

S'il vous plaît
Faîtes vous léger
Moi je ne peux plus bouger

vendredi 24 décembre 2010

FRANCIS LEMARQUE.

... a publié la chanson qui suit en 1973...
Lors d'une crise antérieure...

Lisez attentivement les paroles, je vous en prie. Vous verrez qu'absolument rien n'a changé...

Le chômage.
Les hommes de la ville ont vieilli cet été,
Les muscles inutiles, c'est si lourd à porter.
Ils partent le matin aux petites annonces,
Où l'on se retrouve cent quand il faut être deux.
Ils reviennent le soir, et leurs femmes renoncent
A chercher la réponse dans leurs yeux.


Les femmes de la ville ont vieilli cet été,
Les plaintes inutiles, c'est si lourd à porter.
Pour toi, voici le temps d'amours adolescentes
Et tu lis le journal par d'autres déplié
Que les matins sont longs aux phrases décevantes.
Et les amours finissent avant qu'on ait osé


Les enfants de la ville ont vieilli cet été,
La honte juvénile, c'est si lourd à porter.
Les enfants de la ville grandissent en hiver
Avec des yeux hostiles posés sur l'univers.